Les Yoga-Sutras de Patanjali.

Traduction du sanscrit par Françoise Mazet

Albin Michel

 

"SAMĀDHI PĀDA"

 

I.1 Atha Yogānushāsanam
Maintenant , le yoga va nous être enseigné , dans la continuité d'une transmission sans interruption.

I.2 Yogashchittavrttinirodah
Le yoga est l'arrêt des perturbations du mental.

I.3 Tadā drashtuh svarūpé avasthānam
Alors se révèle notre Centre, établi en soi-même.

I.4 Vrttisārūpyam itaratra
Dans le cas contraire, il y a identification de notre Centre avec cette agitation du mental.

I.5 Vrittayah panchatayah klishta-aklishtāh
Les modifications du mental sont au nombre de cinq, douloureuses ou non.

I.6 Pramāna-viparyaya-vikalpa-nidrā-smritayah
Ce sont le raisonnement juste, la pensée erronée, l'imagination, le sommeil et la mémoire.

I.7 Pratyaksha-anumāna-āgamah pramānāni
Les raisonnements justes s'appuient sur la perception claire, la déduction, la référence aux textes sacrés.

I.8 Viparyayo mithyā-jāanam a-tadrūpa-pra-tishtham
L'erreur est une connaissance fausse non établie sur le SOI, qui n'est pas en relation avec la conscience profonde.

I.9 Shabdajnāna anupātī vastu-shūnyo vikal-pah
L'imagination est vide de substance, car elle s'appuie sur la connaissance verbale.

I.10 Abhāva-pratyaya-ālambanā vrttir nidrā
Le sommeil est une agitation du mental , fondée sur un contenu fictif.

I.11 Anubhūta-vishaya-asampramoshah smritih
La mémoire consiste à ne pas dépouiller l'objet dont on a fait l'expérience de ce caractère d'expérience.

I.12 Abhyāsa-vaїrāgyābhyām tan-nirodhah
L'arrêt des perturbations du mental s'obtient par une pratique intense, dans un esprit de lâcher-prise.

I.13 Tatra sthitau yatno 'bhyāsah
Dans ce cas, cette pratique intense est un effort énergique pour se centrer.

I.14 Sa tu dїrghakāla-nairantarya-satkāra-ādara-āsevito dridha-bhūmih
Mais elle n'est une base solide que si elle est pratiquée avec ferveur, persévérance, de façon ininterrompue et pendant longtemps.

I.15 Drishta-anushravika-vishaya-vitrshnasya vashīkāra-samjāa vaїrāgyam
Le non attachement est induit par un état de conscience totale qui libère du désir face au monde qui nous entoure.

I.16 Tat-param purusha-khyāter guna-vaїtrsh-nyam
Le plus haut degré du lâcher-prise, consiste à se détacher des Gunas, grâce à la conscience du SOI.

I.17 Vitarka-vichāra-ānanda-asmitā-rūpa-anugamāt samprājnatah
Le Samadhi Samprajnata, dans lequel la conscience est encore tournée vers l'extérieur, fait appel à la réflexion et au raisonnement. Il s'accompagne d'un sentiment de joie et de la sensation d'exister.

I.18 Virāma-pratyaya-abhyāsa-pūrvah samskāra-shésho anyah
Quand cesse toute activité mentale, grâce à une pratique intense, s'établit le Samadhi Asamprajnata, sans support. Cependant, demeurent les mémoires accumulées par le Karma.

I.19 Bhava-pratyayo vidéha-prakrti-layānam
De naissance, certains êtres connaissent le Samādhi. Ils sont libres des contraintes du corps physique, tout en étant incarnes.

I.20 Shraddhā-vīrya-smriti-samādhi-prajnā-pūrvaka itareshām
Les autres connaissent le Samādhi grâce à la foi, l'énergie, l'étude et la connaissance intuitive.

I.21 Tīvra-samvégānām āsannah
Il est accessible à ceux qui le désirent ardemment.

I.22 Mridu-madhya-adhimātratvāt tato (a)pi vi-shéshah
Même dans ce cas, il y a une différence, selon que la pratique est faible, moyenne, ou intense.

I.23 Ishvara-pranidhānād vā
Le Samadhi peut S'établir aussi grâce a l'abandon au Seigneur.

I.24 Klésha-karma-vipāka-āshayaīr a-parām-rishtah purusha-vishésha īsvarah
Ishvara est un être particulier, qui n'est pas affecté par la souffrance, l'action et ses conséquences .

I.25 Tatra-nir-atishayam sarvajnā-bījam
En lui est le germe d'une conscience sans limites.

I.26 Sa ésha pūrvésham api guruh kāléna anavacchédāt
Echappant à la limite du temps, il est le maître spirituel, même des anciens.

I.27 Tasya vāchakah pranavah
On le désigne par le OM.

I.28 Taj-japas tad-artha-bhāvanam
La répétition de ce Mantra permet d'entrer dans sa signification.

I.29 Tatah pratyak-chétanā-adhigamo (a)py antarāya-abhāvash cha
Grâce à cela, la conscience périphérique s'intériorise, et les obstacles disparaissent.

I.30 Vyādhi-styāna-samshaya-pramāda-ālasya-avirati-bhrāntidarshana-alabdhabhūmi-katva- anavasthitatvāni chitta-vikshépās té antarāyāh
La maladie, l'abattement, le doute, le déséquilibre mental, la paresse, l'intempérance, l'erreur du jugement, le fait de ne pas réaliser ce qu'on a projeté, ou de changer trop souvent de projet, tels sont les obstacles qui dispersent la conscience.

I.31 Duhkha-daurmanasya-angaméjayatva-shvā-saprashvāsā vikshépa-sahabhuvah
La souffrance, l'angoisse, la nervosité, une respiration accélérée accompagnent cette dispersion du mental.

I.32 Tat-pratishédha-artham éka-tattva-abhyāsah
Pour éliminer cela, il faut centrer sa pratique sur un seul principe à la fois.

I. 33 Maїtri-karunā-muditā-upékshānām sukha-duhkha-punya-apunya-vishayānām bhāva-nātash chitta-prasādanam
L'amitié, la compassion, la gaieté clarifient et apaisent le mental; ce comportement doit s'exercer indifféremment dans le bonheur et le malheur, vis-à-vis de ce qui ne nous convient pas .

I. 34 Pracchardana-vidhāranābhyām vā prānasya
L'expir et la suspension de la respiration produisent les mêmes effets.

I. 35 Vishayavatī va pravrittir utpannā manasah sthitinibandhinī
La stabilité du mental peut venir aussi de sa relation avec le monde sensible.

I.36 Vishokā vā jyotishmatī
Ou bien de l'expérience d'un état lumineux et serein.

I.37 Vītarāga-vishayam vā chittam
On peut également stabiliser le mental en le mettant en relation avec un être qui connait l'état sans désir.

I. 38 Svapna-nidrā-jnāna-ālabanam vā
Ou bien en restant vigilant au cœur même du sommeil et des rêves.

I. 39 Yathā-abhimata-dhyānād vā
Ou encore, par la méditation sur un objet de son choix.

I. 40 Parama-anu-parama-mahattva-anto (a)sya vashīkarah
La force de celui qui a expérimenté cela va de l'infiniment petit a l'infiniment grand.

I. 41 Kshīna-vritter abhijātasya iva maner grahī-tri-grahana-grāhyéshu tatstha-tadanjanatā samāpattih
Les fluctuations du mental étant apaisées , comme un cristal reflète le support sur lequel il repose, le mental est en état de réceptivité parfaite, vis-à-vis du connaissant, du connu et du moyen de connaissance. Cet état de réceptivité est Samāpatti.

I. 42 Tatra shabda-artha-jnāna-vikalpaih samkīrnā sa-vitarkā samāpattih
Le Samapatti Vitarka avec raisonnement est cet état de réceptivité non encore dégagé des constructions mentales, liées à l'usage des mots, à leur signification et à la connaissance qui en découle.

I. 43 Smrti-parishuddhau svarūpa-shunya iva artha-mātra-nirbhāsā nir-vitarkā
Quand la mémoire est purifiée, comme vide de sa substance, l'état d'unité sans raisonnement ne s'intéresse alors qu'à l'objet lui-même, libre des connotations mentales.

I. 44 Etayā éva sa-vichārā nir-vichārā cha sūkshma-vishayā vyākhyātā
Cet état de fusion permet alors à la conscience d'appréhender la réalité subtile des choses. Même sans activité mentale.

I. 45 Shūkshma-vishayatvam cha alinga-paryavāsanam
En atteignant la nature subtile des choses, le Samadhi participe de l'indifférencié.

I. 46 Tā éva sabījah samādhih
Ces Samãdhi eux-mêmes comportent encore des graines.

I. 47 Nirvichāra-vaїshāradyé adhyātma-prasā-dah
L'expérience du Samadhi sans activité mentale induit un état intérieur de paix et de clarté.

I. 48 Ritam bharā tatra prajnā
Là est la connaissance de la réalité.

I.49 Shruta-anumāna-prajnābhyām anya-vi-shayā vishésha-arthatvāt
La connaissance qui découle de l'enseignement des textes sacrés et de l'exercice de l'intelligence est différente de celle du Samadhi parce que son champ d'expérience est différent.

I. 50 Taj-jah samskāro anyasamskāra-pratiban-dhī
L'imprégnation qui résulte de ce Samadhi s'oppose a la formation d'autres types d'imprégnations.

I. 51 Tasya api nirodhé sarva-nirodhān nir-bījah samādhih
Quand toutes les mémoires énergétiques sont supprimées, on atteint le Nirbīja Samadhi.